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Fanny Moens, Régine Rémon


L’estampe contemporaine se réinvente

L’exemple liégeois : la Triennale internationale de Gravure contemporaine

« Liège, où la gravure a revêtu tant d’aspects sous tant de techniques, se doit de maintenir une tradition qui reste naturellement vivace et dynamique ». Ainsi était souligné le lien ancestral unissant la ville de Liège et la gravure depuis le XVIème siècle, lors de l’inauguration de la 3ème Biennale de Gravure, en 1987. Cette édition accueillait alors non moins de 30.000 visiteurs.

Le premier coup d’envoi de cette manifestation entièrement dédicacée à la gravure s’est tenu en 1969 et résulte d’une étroite collaboration entre la Ville de Liège et l’APIAW, Association pour le Progrès intellectuel et artistique de la Wallonie. En 1983, l’évènement est réitéré, sous l’appellation de « Gravures européennes contemporaines », avant de devenir successivement « Biennale internationale de Gravure », puis « Biennale internationale de Gravure contemporaine ». Aujourd’hui, à l’aube de sa 12ème édition programmée en 2021 et devenue triennale, l’évènement affiche, en dépit de périodes d’interruption pour des raisons logistiques, plus de 50 ans d’existence.

Force est de constater que la gravure ne présente aucun signe d’essoufflement, que du contraire. Le nombre croissant des manifestations et d’associations ou d’ateliers consacrés à cette discipline à travers différents pays en est la preuve. Ce dynamisme est entretenu par une synergie caractéristique aux graveurs : plus que n’importe quels artistes, les graveurs tissent des liens. Les Liégeois échangent avec leurs homologues de Bruxelles, de Verviers, mais aussi de Serbie, de Trois-Rivières au Canada, on les retrouve au Vietnam, en Chine à Pékin, à Shenzhen. L’univers singulier des graveurs engendre des collaborations, des projets collectifs qui rebondissent, entraînent d’autres artistes, chevronnés ou débutants.

D’édition en édition, le nombre de dossiers de candidatures oscille entre 500 et 750, avec un pic étonnant de 1.000 dossiers reçus en 2011. La provenance des participants s’est élargie considérablement, permettant de toucher des contrées qui nous semblaient inaccessibles comme la Syrie, l’Afrique du Sud, l’Inde, l’Ouganda, Israël … Au fil des années, au niveau artistique, plusieurs tendances se sont confirmées, cassant l’image réductrice de l’artisan-graveur : au-delà de la persistance de la gravure dite traditionnelle, on observe un décloisonnement des disciplines, une multiplicité des supports, un éclatement de l’espace, une cohabitation des différents courants qu’ils soient figuratifs, abstraits, illustratifs, minimalistes, expressionnistes, … enfin un attrait grandissant pour l’expérimentation.

L’évènement liégeois remplit ainsi une de ses missions essentielles qui est de proposer une vision la plus complète possible de l’art de l’estampe tel qu’il se pratique aujourd’hui au niveau international.


           

7e édition de la Biennale internationale de Gravure contemporaine de Liège, au MAMAC – La Boverie, en 2011 © T.Wesel
8e édition de la Biennale internationale de Gravure contemporaine de Liège, au MAMAC – La Boverie, en 2011 © Ville de Liège


L’heure est à l’expérimentation

Depuis plus d’un demi-siècle maintenant, la Biennale internationale de Gravure contemporaine de Liège est bien ancrée dans le paysage artistique international. Sur l’ensemble des candidatures, une quarantaine de graveurs sont sélectionnés par un jury d’experts, pour présenter leur travail récent lors de l’exposition d’ouverture. En 2021, l’événement fera peau neuve en proposant désormais un rythme triennal (1).

Depuis le début du concours (2), l’aspiration des artistes graveurs d’hier et d'aujourd’hui semble toujours identique : s’inscrire dans une certaine modernité, faire exister la gravure pour elle-même, en lui conférant une place distincte parmi les autres formes artistiques contemporaines. La gravure devient un art autonome, au même titre qu’un dessin, qu'une huile ou qu'un collage. « La fascination qu’exerce la gravure sur un artiste naît de la surprise, sans cesse renouvelée, qui accompagne la découverte de l’estampe fraîchement imprimée », écrivait déjà le président de l’A.P.I.A.W (3) en 1969.


Estampe ou gravure : un essai de définition

Le concours de Liège s’adresse aux artistes pratiquant l’estampe « au sens large ». Au fil des éditions, il a fallut redéfinir ce que l'on entendait par estampe au sens large. Ainsi, le comité organisateur accueille-t-il aussi bien des travaux exécutés en recourant à des techniques traditionnelles qu’à l'assemblage de celles-ci, souvent repris sous l’appellation fourre-tout de « technique mixte », ou encore des nouvelles techniques et technologies liées au numérique ou de nouvelles expérimentations. Par la combinaison des techniques, l'avancée technologique ou l'invention de nouveaux procédés, par la variété des supports ou de formats, l'estampe contemporaine se caractérise par sa diversité formelle.

Les essais de définitions concernant la gravure ou l'estampe sont nombreux, et bien souvent insatisfaisants. La majeure partie des travaux sélectionnés lors des Biennales pourrait être qualifiée d’« images imprimées », plus large en ce sens. Mais est-ce vraiment là essentiel ? Ce qui semble surtout avoir changé dans ces essais de définitions au fil des éditions est la notion de multiplicité. Lors des premières éditions, la notion de reproductibilité était commune au travail de chaque artiste. Les travaux devaient être reproductibles et non uniques, excluant par exemple la technique du monotype. Aujourd’hui, les innovations dans le domaine de l'estampe montrent que certaines techniques contemporaines ne permettent qu’un tirage unique, ce qui remet littéralement en question la matérialité dans la discipline et son statut dans le domaine des arts. Ces innovations autour de l’image imprimée repoussent toujours plus loin les frontières de cette discipline. Le registre des possibilités de reproduction est désormais infini.


9e édition de la Biennale internationale de Gravure contemporaine de Liège, en 2013 ©Ville de Liège
11e édition de la Biennale internationale de Gravure contemporaine de Liège,en 2017 © Ville de Liège


L’estampe, reflet de société

Pour conférer à l'estampe une place distincte dans le monde artistique et s'ancrer dans cette modernité, nous pourrions résumer les intentions des artistes des trois dernières éditions selon deux axes : d’une part, l'estampe est un reflet de l'actualité et d’autre part, celle-çi rencontre le geste.

Incontestablement, l'artiste est acteur de son époque ; il en va de même du graveur. Parmi les artistes sélectionnés pour l'exposition, certains d'entre eux semblent s'être inspirés des récentes théories de collapsologie qui se sont multipliées dernièrement. Crises environnementales, énergétiques, économiques, géopolitiques, les artistes sélectionnés tentent de dénoncer les dérives sociétales actuelles, sur un ton humoristique pour certains, plus tragique pour d'autres. Ainsi, chacun à leur manière et avec leur sensibilité, les artistes offrent leur version de la société contemporaine. Une nouvelle tendance est l’encouragement de nombre d'artistes à développer des thèmes de société au détriment de travaux personnels (tranches de vie, souvenirs de famille, etc.), voire plus intimistes. Cette tendance se reflète dans les trois dernières sélections du concours liégeois.

Un autre courant, assez neuf dans le monde de l'estampe et qui intéresse la jeune génération d'artistes graveurs, est la "dématérialisation" (4) de l'estampe. Dans la sélection de la Triennale de 2021, presqu'un quart des candidats développe cette approche artistique que nous pourrions qualifier de performative, où le geste prime sur le résultat. Ainsi, un enregistrement de mouvements aléatoires, un travail sur les qualités d'absorption d'une encre, un tirage répétitif régi sur la plaque de métal entrainent un processus de création méditatif, cathartique ou dénonciateur chez l’artiste graveur contemporain. Comme pour nombre de performances artistiques actuelles, c'est finalement la démarche de production qui prime sur l'aboutissement.

En conclusion, afin d’abolir les catégorisations traditionnelles et donner une nouvelle identité à la discipline, il faut pouvoir compter sur des acteurs ancrés et impliqués dans la défense et la valorisation de l'estampe, ce qui est le cas à Liège. À travers chaque projet, chaque exposition, nous contribuons à nourrir une vision élargie et plus diversifiée de cette forme d’expression artistique et nous participons au renouveau de l’image imprimée. La confrontation des travaux au sein d’un même espace d’exposition engendre, au sein des artistes, dialogues, échanges et rencontres.

Fanny Moens, Conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Liège et commissaire de la Triennale de Gravure et Régine Rémon, 1ère conservatrice honoraire du Musée des Beaux-Arts de Liège



1. La première édition de la Triennale internationale de Gravure contemporaine de Liège devait avoir lieu au mois de mai 2020, à La Boverie mais sera reportée, en raison des conditions sanitaires vécues cette année, en septembre 2021.
2. La première édition de la Biennale de Gravure a lieu en 1969. 350 œuvres, en provenance de 18 pays d’Europe sont présentées.
3. Propos recueillis dans le catalogue de la première Biennale de Gravure en 1969, exprimés par Ernest Schoffeniels, président de l'A.P.I.A.W. L’Association pour le Progrès intellectuel et artistique de la Wallonie, créée dans le contexte de l'après-guerre, est à l’origine de la première Biennale de Gravure.
4. Notion empruntée à Paul Ripoche, spécialiste français de l'estampe contemporaine, dans un texte introductif pour le catalogue de la Triennale de Liège (en cours de publication) : "[…] il apparaît que l'estampe relève autant de l'inscription d'un artiste dans une démarche de production d'une image imprimée que du résultat obtenu. Par conséquent, l'estampe vivrait une forme de dématérialisation la faisant devenir autant un processus que le résultat d'un processus".




Fanny Moens (1985, Liège, Belgique). Etudes : Histoire de l’art et Archéologie à l’Université de Liège. Profession: De 2012 à 2019 Collaboratrice scientifique au Musée des Beaux-Arts de la Ville de Liège (BAL), en charge d'expositions, et animatrice, en charge d'animations (tout type de publics) et de création de supports pédagogiques; Depuis mai 2020 Conservatrice au Musée des Beaux-Arts de la Ville de Liège (BAL), en charge des collections artistiques (16e s. > art actuel), et d'expositions temporaires à La Boverie; Commissaire de nombreuses expositions; Nombreux articles et catalogues d’exposition.

fanny.moens@liege.be


Régine Rémon (1955, Huy, Belgique). Etudes : Histoire de l’Art à l’Université de Liège. Profession: Attachée scientifique au Musée d’Art religieux et d’Art mosan de Liège; Conservatrice au Cabinet des Estampes et des Dessins de Liège; Première conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Liège ; Commissaire de nombreuses expositions, dont Robert Crommelynck, La Fondation Darchis, Jacques Ochs, Picasso, Delvaux, les Biennales de Gravure… ; Direction scientifique de la publication du catalogue des collections (2 volumes); Nombreux articles et catalogues d’exposition ; Membre de différentes institutions et associations culturelles.

regine.remon@gmail.com



 

 

 
 
 
 
   
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