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Jo Ann Lanneville, Élisabeth Mathieu


Ce texte est inspiré de la série Balado : Conversation : et si on parlait d’estampe*


Si on se fie aux nombreuses manifestations autour de l’estampe dans le monde, force est de croire qu’elle est bien vivante. Sa vitalité repose assurément sur la recherche et démarche des artistes, mais elle s’appuie sur un ensemble de structures institutionnelles et privées, ateliers et résidences d’artistes, manifestations et événements, galeries, revues spécialisées. Cependant nous pouvons observer un certain changement dans la pratique ; maintenant la notion de discipline avec sa tradition, son histoire, n’oblige plus les artistes à se contraindre à demeurer dans un carcan technique. L’estampe trouve écho dans l’hybridité, les artistes prennent la liberté soit d’explorer la dimension technique, soit la contourner pour l’amener ailleurs. L’artiste possède le pouvoir d’intervention dans l’œuvre, il est celui qui décide comment sera perçu sa vision du monde.

Nous voyons dans les événements artistiques de plus en plus d’œuvres hybrides qui dynamisent la relation entre l’image et la facture de l’œuvre. Je cite ici comme exemple le travail de François Morelli de Montréal qui a une pratique transdisciplinaire. Il utilise autant le dessin et l’estampe que l’installation, la performance et la sculpture. Il grave des tampons encreurs pour les imprimer et recréer des installations graphiques magistrales, image 1 et 2. Le travail de Morelli évoque souvent des actions ou des évènements passés en examinant les relations entre l’artiste et la société, image 3, entre individus, ou encore avec l’objet d’art magnifié.


   

1. François Morelli, Soulèvement 1, Installation tampon encreur, Maison des Arts de Laval, Québec, Canada, 2020 Crédit photo Guy L’Heureux
2. François Morelli, Soulèvement 2, Installation tampon encreur, Maison des Arts de Laval, Québec, Canada, 2020 Crédit photo Guy L’Heureux
3. François Morelli, De la série Grosse tête cintrée, Quatre linogravures, Musée Pierre-Boucher, Trois-Rivières, Québec, Canada, 8e BIECTR de 2013, Crédit photo : Olivier Croteau


Les artistes qui pratiquent l’estampe aujourd’hui réfléchissent sur la discipline et veulent explorer de nouveaux territoires. Est-ce qu’on peut dire qu’ils transgressent ou réinventent une nouvelle manière de faire? Je remarque chez certains artistes le besoin de dire autrement, de s’imposer dans le paysage architectural. Ils utilisent l’estampe pour le pouvoir évocateur de son image en l’intégrant carrément à l’architecture urbaine. Par exemple le travail de Tania Girard Savoie de Québec qui fait cohabiter une démarche artistique présentée en galerie, image 4, et un travail d’intégration de l’art à l’architecture, image 5. On retrouve dans les deux parties de son travail les mêmes schèmes, la même luminosité la même approche, image 6. Son travail s’impose par lui-même; ici l’estampe est le maitre d’œuvre de ses réalisations. Tania est aussi à l’aise à travailler sur différents supports que ce soit le papier, le verre ou le métal.


   

4. Tania Girard-Savoie, Exposition Multiplicité, luminosité et transparences, Vue d’ensemble de l’exposition au Centre Vaste et Vague, Carleton-Sur-Mer en Gaspésie, Québec, Canada, 2020.
5. Tania Girard-Savoie, Fluviatile, qui vit ou pousse dans les eaux douces. Qui appartient au fleuve. Projet d’intégration à l’architecture au YMCA Saint-Roch, Ville de Québec, Canada, à partir de sérigraphies originales, impression sur verre, 700 x 600 cm_ 2020
6. Tania Girard-Savoie, De la série Sentiment de légèreté n°35, épreuve unique, Sérigraphie sur Stonehenge, 97 x 127 cm , 2019


Élisabeth Mathieu de Trois-Rivières s’est beaucoup intéressé dans sa pratique à l’intégration de l’art à l’architecture. Dans les dernières décennies elle a réalisé des œuvres majeures dans des lieux publics tels des centres hospitaliers, bibliothèques, palais de justice, image 7. Elle fait sortir le médium d’un cadre fermé et s’en sert pour travailler avec et dans l’espace. Ses oeuvres s’imposent au public en lui proposant des images sorties d’un herbier personnel, de son jardin ou d’un certain paysage, image 8. Lorsqu’Élisabeth parle de sa démarche, elle soulève la notion de partage dans la création de ses œuvres. Son approche dans son travail personnel a un caractère plus intimiste certes, mais elle nous démontre sa capacité de jouer avec le médium, le transformer toujours d’une manière très ludique, image 9.


   

7. Élisabeth Mathieu, Théorème poétique pour Archimède, aluminium et sérigraphie sur verre, Œuvre d'intégration à l'architecture , Centre de formation professionnelle, La Croisée de St-Raymond, Québec, Canada, 2000, Crédit photo : Élisabeth Mathieu
8. Élisabeth Mathieu, Autoportraits au naturel, Sérigraphie sur 8 miroirs 20 x 20 cm, 2009, Collection de la Ville de Trois-Rivières
9. Élisabeth Mathieu, Sićevo 2008-2012, Impression numérique, sérigraphie, collage, 2012, 81 x 61 cm


Nous observons dans leurs pratiques plus récentes, que les artistes tendent à présenter la discipline sous la forme d’œuvre unique, ou elle devient le matériau à la base d’installations ou d’œuvres incluant aussi le multimédia. Nous assistons à une extension de la pratique de la gravure et au changement de sa mise en espace.

Dans l’exercice de leur pratique, les artistes en arts visuels ont à interagir avec des institutions muséales, des diffuseurs, des commissaires qui les invitent à créer des œuvres originales sur un thème choisi ou autour d’une thématique commune. Quelquefois une variante de discipline artistique est proposée mais le plus souvent c’est le corpus du travail de l’artiste qui intervient dans le choix du commissaire. Nous remarquons que c’est le propos qui est alors mis de l’avant, l’estampe n’emprunte pas une voie unique. Par exemple, dans ma série de gravures Le corps comme paysage qui est présenté ici, deux commissaires mexicaine et québécoise2 ont invité des artistes de chaque pays à réfléchir sur le corps métamorphosé. Ce travail présente quelques pistes de réflexion pour une approche comparatiste du tatouage en tant qu’artéfact, le corps devenant un paysage et une représentation identitaire. Dans ces œuvres, j’utilise la photographie comme point de départ, image 10; ma volonté étant de fixer l’œuvre dans le temps. Cependant, entre l’idée et le geste, l’image prend corps. Cette série Tatoo, image 11, est le résultat d’un processus ou l’encadrement a été proposé par des commissaires. Les composantes et le résultat de l’exposition sont intimement liés au choix des artistes invités. Peu importe les projets que je réalise, il est d’une extrême importance de demeurer connectée à ma démarche artistique et à mon travail, image 12.


   

10. Jo Ann Lanneville, Tattoo : les serments brisés, Eau-forte pointe sèche chine collé, 2017, 56 x 76cm, Exposition Del cuerpo en metamorfosis al cuerpo impreso, Museo del Estampa, Toluca, Mexico Crédit photo Julie Gascon
11. Jo Ann Lanneville, Tattoo : le souffle rebelle, Lithographie eau-forte pointe sèche chine collé, 2017, 56 x 76cm, Exposition Del cuerpo en metamorfosis al cuerpo impreso, Museo del Estampa, Toluca, Mexico Crédit photo Julie Gascon
12. Jo Ann Lanneville, Mes racines, Lithographie, 50 x 50cm, 2020, Crédit photo Félix Michaud, Œuvre du projet Home_Land


Peut-on parler de crise dans le monde de l’estampe actuellement ? Depuis l’apparition de certains médiums tels la vidéo, ou l’image numérique, ces nouvelles (plus si nouvelles) disciplines se disputent la dénomination de l’estampe. Je crois que comme la photographie, la peinture et la sculpture et bien d’autres disciplines, ces médiums existent par eux-mêmes et n’ont aucun besoin de se limiter à une tutelle unique. Il faut se poser une question ; pour qu’une œuvre soit actuelle, faut-il qu’elle soit en rupture avec le passé ? Qu’est-ce que la nouveauté ou le renouveau ? L’artiste n’invente rien ; il se sert de schèmes, de ce qu’il a entre les mains pour nous dire quelque chose.

L’artiste française Christine Bouvier est connue pour son travail graphique en noir et blanc qui étonne par une mise en relation de la gravure et de la photographie, image 13. Elle développe dans son atelier un travail autour des notions de temps, de souvenir et d’image, alternant photographie et gravure. Captées par la photographie numérique, réinterprétées puis transférées sur la plaque de cuivre, les images sont inscrites en creux dans le métal par l’attaque de l’acide, et enfin retravaillées par le geste et les outils de la gravure. Depuis peu, l’artiste donne une place encore plus importante à la photographie qui est juxtaposée à ses images gravées, image 14. Elle recrée de nouvelles atmosphères qui font référence au clair obscur et qui donne à ses sujets une présence peu commune, image 15.


           

13. Christine Bouvier, Conversation silencieuse – Mélancolie, Gravure, aquatinte et impression numérique, 130 x 130 cm, 2014, Œuvre du projet exposition/publication Empreinte mélancolique réalisé en collaboration avec les Écrits des forges pour le Colloque Melancholia de 2015 organisé en partenariat avec l’Université du Québec à Trois-Rivières, Québec, Canada
14. Christine Bouvier, DIPTYQUE-01 2009/2010, Gravure sur cuivre 40x20cm, techniques mixtes, imprimée sur papier Hahnemühle 300g, – photographie numérique, 40x20cm, impression jet d’encre pigmentaire sur papier rag Hahnemühle 310g
15. Christine Bouvier, Murmure 02, Gravures sur cuivre, 100 x 50cm techniques mixtes: eau-forte, aquatinte, pointe-sèche imprimées sur papier Hahnemühle 350g, 124 x 62cm


Lorsqu’on parle d’artiste qui travaille avec l’espace je pense tout de suite à Valérie Guimond. Comme beaucoup de jeunes artistes, elle utilise le bois gravé, la sérigraphie pour maximiser l’effet installatif de son travail. La mise en espace est importante, elle amène le spectateur à circuler entre les œuvres et de ce fait recréer des superpositions d’images, image 16. Ces effets sont augmentés par l’impression de l’artiste sur des papiers translucides, image 17. Le travail de Valérie relève des préoccupations actuelles de notre société, la tolérance sociale à l’égard de la sexualisation qui touche particulièrement les petites filles. Cela nous amène justement à relever le grand nombre d’artistes qui se servent du médium pour dénoncer les blessures sociales, image 18.


   

16-18. Valérie Guimond, Exposition Les fausses princesses, Sérigraphies sur papier calque, bois gravé imprimé, 244 x 61cm, Espace 0 3/4, Atelier Silex, Trois-Rivières. Présentée dans le cadre de la 11e BIECTR de 2019.


Les Biennales d’estampes qui sont présentées un peu partout dans le monde servent de plateforme de recherche de création, de constat. On peut même dire qu’en quelque sorte ce sont des observatoires sur toutes les questions touchant notre société. Que cela soit la question d’identité, l’altérité, la nature, la culture, la domesticité, l’urbanisation, le territoire, le pouvoir, les croyances ou le savoir, le spectateur se retrouve dans des univers riches et étonnants; de l’approche conceptuelle à la présentation plus traditionnelle, il est possible de discerner des courants et des tendances nationales et internationales. J’irais jusqu’à dire que visiter une biennale d’estampe c’est faire tomber les frontières.

Jo Ann Lanneville, Trois-Rivières, août 2020


*Source :Vidéo Conversation: et si on parlait d’estampe!
Avec Élisabeth Mathieu, Artiste et directrice générale et artistique de la Biennale internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières et Jo Ann Lanneville , Artiste, cofondatrice de l’Atelier Presse Papier et de la Biennale internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières et commissaire #Symposium Behind the Edge Belgrade Serbie




Jo Ann Lanneville a partir de 1991. a tenu 40 expositions personnelles à Canada, Portugal, France, USA, Belgique, Bhopal Inde, Serbie, Macedoine du Nord, Croatie. Ella a participé à de nombreuses expositions de groupe internationales. Elle était membre de jurys et a reçu de nombreux prix. Plus

lannevillejoann@gmail.com


Élisabeth Mathieu (Montréal, Québec, Canada); Études, 1975-78 : Diplôme d'études collégiales en arts plastiques, Collège Jean-de-Brébeuf, Montréal. 1978-82 : Baccalauréat en arts plastiques spécialisé en arts d'impression, UQAM, Montréal, Québec. A partir de 1991. a tenu 15 expositions personnelles. Elle a participé à de nombreuses expositions collectives internationales. Elle était membre de jurys et a reçu de nombreux prix. Plus

elmathieu@cgocable.ca



 

 

 
 
 
 
   
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